Gabon : Déjà 145 jours sans réseaux sociaux dans l’indifférence complice de la Ve République d’Oligui !
Le Gabon d’Oligui Nguema s’est habitué à contourner l’interdit, et c’est peut-être le plus inquiétant dans cette affaire. Depuis le 17 février 2026, date à laquelle la Haute autorité de la communication (HAC) a annoncé la suspension immédiate des réseaux sociaux « jusqu’à nouvel ordre », les internautes gabonais vivent sous régime numérique amputé. À ce dimanche 12 juillet 2026, cela fait 145 jours que l’accès normal aux principales plateformes reste entravé, obligeant une grande partie des usagers à passer par des VPN pour communiquer, travailler, vendre, s’informer ou simplement exister dans l’espace public numérique. Une situation devenue presque ordinaire, alors même qu’elle touche directement aux libertés publiques.
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La mesure avait été justifiée par la HAC par la diffusion de contenus jugés « inappropriés, diffamatoires, haineux, injurieux », susceptibles de porter atteinte à la dignité humaine, à la cohésion sociale, à la stabilité des institutions et à la sécurité nationale. L’argument sécuritaire a donc servi de verrou initial. Mais cinq mois plus tard, ce qui était présenté comme une mesure d’urgence ressemble de plus en plus à une privation durable. Le Gabon est entré dans la Ve République avec des citoyens connectés par procuration, contraints de chercher des portes dérobées pour accéder à des outils devenus essentiels à la vie économique, sociale, politique et médiatique.
Une suspension née dans un climat de crispation
La coupure est intervenue dans un contexte de tensions sociales et politiques, alors que le pouvoir d’Oligui Nguema faisait face à ses premières grandes contestations depuis son installation à la tête de la Ve République. Les autorités ont parlé de « recadrage » et de lutte contre les dérives numériques. Des plateformes comme Meta, YouTube ou TikTok ont été signalées comme restreintes par les observateurs spécialisés, tandis que l’accès aux réseaux est devenu irrégulier selon les services, les opérateurs et les moyens de contournement utilisés.
Dans la foulée, l’exécutif a engagé un encadrement juridique plus strict de l’espace numérique. L’ordonnance n°0011/PR/2026 du 26 février 2026 porte réglementation de l’usage des réseaux sociaux via les plateformes numériques en République gabonaise. D’autres textes ont également renforcé le champ d’intervention de la HAC dans le numérique, notamment sur les plateformes, les réseaux sociaux et les moteurs de recherche. Sur le papier, le pouvoir a donc voulu transformer une décision de blocage en réforme institutionnelle. Dans les faits, les Gabonais attendent toujours le retour à un accès normal.
Des ordonnances, mais toujours pas de retour
Le Parlement a été saisi de ces textes dans une atmosphère particulière : les réseaux étaient déjà suspendus, les internautes déjà forcés au VPN, et les institutions appelées à donner un cadre juridique à une situation de fait. Des députés et sénateurs ont examiné les dispositifs spéciaux censés organiser l’usage des plateformes numériques, encadrer les abus et donner davantage de moyens au régulateur. Mais depuis cette séquence institutionnelle, le statu quo demeure car sans promulgation. Les textes avancent, les communiqués se succèdent, mais la liberté d’accès, elle, ne revient pas.
Des députés votant les textes gouvernementaux
C’est là que le malaise devient politique. Car la suspension prolongée des réseaux sociaux ne semble plus provoquer de véritable levée de bouclier. Les partis politiques, si prompts à s’exprimer sur les nominations, les élections ou les équilibres institutionnels, restent globalement discrets. La société civile, à quelques exceptions près, n’a pas installé ce sujet au centre du débat national. Même les institutions censées défendre les libertés publiques donnent l’impression d’avoir accepté une normalité impossible : celle d’un pays où les citoyens doivent ruser pour accéder à Facebook, TikTok, WhatsApp, YouTube ou d’autres plateformes.
Ntoutoume Ayi, l’une des rares voix politiques à dénoncer l’illégalité
Dans ce silence général, le député Jean Gaspard Ntoutoume Ayi apparaît comme l’une des rares voix parlementaires à avoir publiquement contesté la mesure. Il l’a dit sans détour encore la semainede dernière : « Je ne suis pas d’accord avec la suspension des réseaux sociaux au Gabon, c’est illégal. » Une phrase courte, mais lourde de sens, parce qu’elle replace le débat sur le terrain du droit, et non seulement sur celui de la sécurité ou de la morale numérique.
La prise de parole du député le 8 juillet dernier
Sa position pose une question simple : une autorité administrative peut-elle maintenir aussi longtemps une restriction aussi large sans contrôle effectif, sans calendrier public et sans bilan contradictoire ? L’argument de la lutte contre la haine, les injures ou les contenus dangereux peut être entendu. Mais il ne saurait justifier indéfiniment une privation générale, touchant aussi bien les citoyens ordinaires que les journalistes, les commerçants, les étudiants, les artistes, les entrepreneurs, les associations et les médias.
Le pays des VPN permanents
La conséquence la plus visible est devenue presque banale : le Gabon vit sous VPN. Des milliers d’internautes ont appris à contourner les restrictions pour accéder à leurs comptes, gérer leurs activités, communiquer avec leurs proches ou suivre l’actualité. Cette situation crée une absurdité institutionnelle : d’un côté, l’État restreint officiellement l’accès ; de l’autre, une partie de l’administration, des médias publics, des acteurs économiques et des citoyens continue d’utiliser les réseaux via des réseaux privés virtuels. Geoffroy Foumboula avait d’ailleurs pointé cette contradiction, estimant que plusieurs institutions et administrations continuaient d’émettre grâce aux VPN, tout en appelant à la levée de la suspension.
Cette économie du contournement fragilise tout le monde. Les citoyens les moins technophiles sont exclus. Les petits commerçants perdent de la visibilité. Les médias voient leur audience perturbée. Les familles de la diaspora doivent multiplier les astuces pour communiquer. Les jeunes, qui vivent, travaillent, apprennent et créent sur ces plateformes, se retrouvent traités comme des mineurs numériques à qui l’on retire l’outil au lieu de sanctionner les abus ciblés. Le Gabon ne régule plus seulement ; il infantilise.
Une marque politique qui colle à la Ve République
Le plus lourd symbole est là. Oligui Nguema avait promis de rompre avec les pratiques liberticides associées à l’ancien système. Il avait bâti une partie de sa légitimité sur la promesse d’un Gabon restauré, plus digne, plus juste et plus libre. Or, 145 jours après la suspension des réseaux sociaux, la Ve République porte déjà une marque préoccupante : celle d’un pouvoir qui demande la confiance du peuple tout en limitant durablement l’un de ses principaux espaces d’expression.
La coupure prolongée des réseaux sociaux n’est donc plus un simple incident administratif. Elle devient un test politique. Elle dit quelque chose du rapport du nouveau pouvoir à la critique, aux contre-pouvoirs, aux citoyens connectés et à la liberté d’expression. Un État peut combattre la diffamation, les appels à la haine, le cyberharcèlement et la désinformation sans couper durablement l’accès de tout un pays aux plateformes numériques. La vraie autorité consiste à sanctionner les abus, pas à priver collectivement les citoyens d’un outil de parole.
Une liberté suspendue dans l’indifférence
Après 145 jours, le silence des contre-pouvoirs est presque aussi préoccupant que la suspension elle-même. Dans une démocratie vivante, une telle restriction aurait dû provoquer des questions parlementaires répétées, des recours, des auditions publiques, des prises de position claires des partis, des syndicats, des organisations de défense des droits et des institutions indépendantes. Au Gabon, le sujet semble glisser dans l’habitude, comme si la privation numérique était devenue un mal nécessaire.
Reste une évidence : un pays ne peut pas prétendre moderniser ses institutions tout en maintenant ses citoyens sous assistance VPN. Il ne peut pas parler de dignité retrouvée en privant les Gabonais d’un droit devenu central dans la vie contemporaine : accéder librement aux espaces numériques, sous réserve du respect de la loi. La question n’est plus seulement de savoir quand les réseaux sociaux seront rétablis. Elle est de savoir pourquoi, dans le Gabon d’Oligui Nguema, 145 jours de privation semblent inquiéter si peu ceux qui devraient défendre les libertés.
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