Portrait

Joseph Ambourouet Avaro, ce leader gabonais curieusement tué dans un crash d’avion

Joseph Ambourouet Avaro, ce leader gabonais curieusement tué dans un crash d’avion
Joseph Ambourouet Avaro, ce leader gabonais curieusement tué dans un crash d’avion © 2021 D.R./Info241

Il y a eu au Gabon, des hommes d’exception qui ont souvent bravés les lignes de conduite parentales et les menaces du ou des régimes autoritaires qu’ils combattaient énergétiquement. Lettrés, ils ont fait le choix de rentrer dans leur pays pour le hisser haut dans le concert des nations en dépit des dangers qu’ils couraient. Joseph Ambourouet Avaro (1934-1978) était l’un d’entre eux et plus encore, un remarquable historien, soucieux de la préservation des acquis historiques gabonais et africains.

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 Naissance

Joseph Ambourouet Avaro est né le 17 août 1934 dans le port maritime situé sur l’île Mandji du nom de Port-Gentil. Son père était Pierre-Auguste Avaro originaire du clan Abulia et sa mère répondait au nom de Flavienne Nwènimba et était du clan Adywè.

 Cursus scolaire

C’est au sein de la capitale gabonaise, Libreville, précisément à l’école Monfort que Joseph Ambourouet Avaro débute son parcours scolaire durant l’année 1940, date à laquelle il quitte son Mandji natal. Il est alors âgé de 6 ans. En y entamant ses études primaires, il finit par décrocher son Certificat d’études primaires élémentaires (CEPE). La suite de ses études se fera au collège Bessieux. Optant pour un baccalauréat scientifique, il choisit de s’inscrire en série D et obtient son diplôme de fin de second cycle.

Ce qui lui ouvre les portes des études en médecine qu’il compte poursuivre en terre française. Mais il finira par faire des études en Histoire pour respecter le souhait d’un de ses oncles qui lui était cher et qui souhaitait voir plus d’enseignants et d’historiens pour former localement les cadres et les élites qui bâtiront le pays, et pour relater les faits anciens qui constituent les mémoires du Gabon pour que ces histoires ne disparaissent jamais de la mémoire collective gabonaise.

Joseph Ambourouet Avaro finit par s’inscrire à la faculté d’histoire-géographie à l’université de la Sorbonne sise dans la capitale française, Paris. En effet, après les traditionnelles démarches administratives, il se voit octroyé une bourse d’Etat pour poursuivre ses études supérieures dans l’hexagone. On est en 1956. Plus tard, il obtient sa licence au gré des perturbations et pressions qu’il subit de la part des autorités parisiennes et gabonaises en raison de ses engagements extra-scolaires.

Doté d’une abnégation dont il avait le secret, il décroche tour à tour en 1969, un diplôme en sciences politiques et un doctorat de 3ème cycle avec pour thèse « Un peuple gabonais à l’aube de la colonisation : le bas Ogowè au XIXe siècle  ». Ce mémoire résumant le travail de recherche universitaire de Ambourouet Avaro sur cet important morceau de l’histoire du Gabon inspirera plus d’un dans le même ordre d’idées notamment celles de narrer les légendes, contes et anecdotes qui constituent le passé lointain de ce petit pays d’Afrique centrale.

 Activisme estudiantin et représailles

Bien que son géniteur soit un fervent serviteur du président Léon Mba avec qui il milite avec entrain au sein du Bloc démocratique gabonais (BDG), Joseph Ambourouet Avaro, aux antipodes de son père, est un ardent défenseur de la souveraineté totale et incontrôlée de sa tendre patrie. Pour lui, la France exerce incessamment, une influence quasi-totale sur les décisions prises par les autorités de Libreville et est pour ainsi dire, l’ennemi par excellence de son pays dont les orientations et les injonctions de Paris entravent fortement le développement et l’autonomie multisectorielle du Gabon.

Un an après son arrivée en France, soit en 1957, il rejoint les rangs de l’Association générale des étudiants gabonais (AGEG) mais aussi ceux de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France qui luttent et protestent activement contre la subordination des pays africains envers l’empire français. Il faut aussi souligner que malgré son engagement estudiantin et dénonciateur, il bénéficie d’une bourse d’Etat pour ses études, ce qui était certainement dû aux privilèges dont jouissait son père auprès de Léon Mba.

Mais cette aide financière étatique dont il est détenteur lui sera vite retirée, en synonyme de châtiment aux contestations anticoloniales et dérangeantes dont fait montre la classe étudiante noire dans l’hexagone. Une sorte de « chasse aux sorcières » est diligentée par les autorités administratives françaises en têtes desquelles le ministère français de l’éducation nationale pour faire taire toutes ces revendications acrimonieuses qui gênent considérablement la métropole française.

N’en démordant pas, Joseph Ambourouet suspend ses études momentanément et cherche des emplois pour pouvoir payer ses cours afin de terminer son cycle universitaire. D’autres comme lui sont traqués et réduits au silence mais il fait preuve de malice et de prudence pour ne pas se faire prendre dans le filet des agents secrets gabonais et français. Mais d’aucuns pensent qu’il était sous la protection de son père devenu ministre des affaires étrangères entre 1964 et 1965. Cette assertion est d’autant plus fondée qu’une anecdote pour le moins sérieuse met en exergue la considération et l’impact qu’il avait sur les décisions prises par Léon Mba.

Le père de Ambourouet Avaro, sieur Pierre-Auguste Avaro, devenu une sommité dans la ville de Port-Gentil et un cacique du régime Léon Mba aurait conseillé à ce dernier de choisir la date du 17 août comme celle marquant la date d’accession du Gabon à la souveraineté internationale ; date correspondant exactement à celle de la naissance de son fils. Dans tous les cas, Joseph Ambourouet Avaro s’en sortira indemne de cette accablante cabale des pouvoirs publics français orchestrée dans la ville de Paris et ailleurs.

 Itinéraire professionnel et intimidations

Une fois ses études terminées avec en poche un diplôme d’études supérieures en sciences politiques et un doctorat en histoire, Joseph Ambourouet Avaro regagne son pays d’origine en 1969 et commence sa vie professionnelle comme professeur d’histoire-géographie au Lycée national Léon Mba. Avant cela, il avait déjà dispensé des cours d’histoire et de géographie en France au lycée Jean Macé de Chauny localisé dans la région du Hauts-de-France dont le département est l’Aisne ; mais aussi au lycée Rémi Belleau situé dans l’arrondissement de Nogent-le-Rotrou, faisant partie du département de l’Eure-et-Loir.

Après le lycée national Léon Mba, Joseph Ambourouet Avaro enseignera d’abord à l’Ecole Normale d’Administration (ENA) puis à l’Université Nationale du Gabon au département d’histoire faisant partie de la Faculté des lettres et des sciences humaines (FLSH). Il devient en 1975 par nomination politique, doyen de la FLSH dans ladite université au grand étonnement de tous et de lui-même en premier, étant toujours opposé à la politique des dirigeants politiques.

Certes, Léon Mba n’était plus depuis 1967 mais son successeur, Albert Bongo, était un valet encore plus asservi à la France et un tyran qui n’hésitait pas à user de méthodes misanthropes et abjectes pour renforcer son pouvoir et défendre avec frénésie, les intérêts français au Gabon. Dans tous les cas, il méritait amplement cette promotion de par son bagage intellectuel, ses compétences avérées ainsi que par le respect et les procédés de travail et de raisonnement qui étaient les siens.

En 1972, Joseph Ambourouet Avaro avait échappé de peu à une vague d’arrestations suite à sa position politique qui était bien distincte de celle de plusieurs de ses pairs enseignants. En effet, il y avait au sein de l’Université nationale des enseignants, « ex » membres de l’AGEG, inféodés au régime Bongo et d’autres, qui étaient restés camper sur le combat estudiantin et citoyen qui visait à défendre l’autonomie et la liberté du Gabon et des Gabonais. Plusieurs complots sont donc fomentés pour discréditer voire éliminer physiquement les « récalcitrants » au régime politique de l’époque.

Durant cette année, des étudiants sont arrêtés ainsi que des leaders d’opposition eux aussi enseignants à l’Université nationale du Gabon. C’est le cas de Issani Rendjambé ou encore de Agondjo Okawé. Plus tard, Ambourouet Avaro fut interpellé et soumis à un interrogatoire coriace mené par le sulfureux ex-policier français et agent des renseignements généraux gabonais, Georges Conan. Les autorités disaient craindre une conspiration communiste ourdie par des anciens membres de l’AGEG mais qui curieusement n’avaient pas rejoints les rangs du parti au pouvoir.

 Œuvre et investigations scientifiques

A la suite d’importantes manifestations estudiantines matérialisées par une grève de grande envergure dont le but était d’attirer l’attention des autorités sur l’amélioration des conditions d’études et de vie, Joseph Ambourouet Avaro est éjecté de son poste de doyen de la FLSH et est nommé « directeur de la coopération universitaire », un poste créer de toute pièce pour cacher la supercherie des autorités visant à le débouter de son rang de doyen. Lui-même disait ne pas avoir un espace de travail pour remplir pleinement cette étonnante nouvelle fonction.

Dès lors, il s’investit pleinement dans son travail de chercheur pour approfondir les éléments constitutifs de sa thèse de doctorat de 3ème cycle pour en faire une œuvre à part entière. Bien qu’elle ne s’intéresse qu’à une communauté bien précise, les Orungu en l’occurrence, elle retrace inéluctablement l’organisation des sociétés africaines avant et après l’implantation coloniale en mettant un accent particulier sur la crise identitaire et culturelle des peuples indigènes et les complications qu’ils ont rencontrées pour y remédier.

Son ouvrage ne paraîtra malheureusement que trois ans après son décès, en 1981, grâce au soutien de l’organisation des Nations Unies pour l’Education, la Science et la Culture (UNESCO). C’est la maison d’édition française « Les Editions Karthala » spécialiste de l’histoire et de la géopolitique qui le publiera. Au cours de ses nombreuses réflexions, il s’est attardé entre autres sur le rapprochement entre les sociétés africaines et celle de la Grèce antique (du milieu du VIIIe siècle avant Jésus Christ à l’an 600 avant Jésus-Christ), les principaux évènements retraçant l’histoire du Gabon, la périodisation et la datation de l’histoire de l’Afrique en s’appuyant sur les indices que révèlent la tradition orale. Mais disparu trop tôt, il ne put mener jusqu’au bout tous ses différents travaux de recherches.

 Un crash d’avion et des questions toujours en suspens ?

Comme à son habitude, Joseph Ambourouet Avaro loue un avion à l’aéro-club de Libreville, le 17 novembre 1978, pour faire le vide dans sa tête et se divertir. Peu après avoir décollé aux environs de 9 heures, l’avion qu’il pilotait disparaît des fréquences. L’avion se trouvait entre les villes de Port-Gentil et de Libreville. Mais celui-ci perd toute liaison radio avec la station-météo de Libreville, ce qui fait penser tout de suite à un crash d’avion. Et celui-ci est confirmé quelques instants plus tard. Une enquête est ouverte et les recherches de l’épave de l’avion ainsi que des corps s’étendent sur trois jours.

Curieusement, seuls les corps de Joseph Ambourouet Avaro et d’un autre passager sont retrouvés, les trois autres « dépouilles » non. L’enquête piétine et laisse présager une élimination travestie en accident, au regard des techniques de dissuasion et des pratiques barbares employées par le régime autocratique d’Albert Bernard Bongo. Les circonstances du crash de l’avion n’ont jamais été connues pis, les investigations ont hâtivement été bouclées.

Ce qui créa un doute profond dans l’opinion publique gabonais et bon nombre d’interrogations et de suspicions envers le pouvoir. Cet accident d’avion troubles a été pour beaucoup, un sabotage perfidement préparé mais dont rien ni personne n’a pu prouver la culpabilité du clan Bongo. Les témoins retrouvés étant morts et le reste introuvable. Joseph Ambourouet Avaro sera inhumé par la suite sur la terre de ses ancêtres, précisément au cimetière central de Port-Gentil alors qu’il n’était âgé que de 44 ans.

 Postérité et égards

Lorsqu’il fut enlevé à l’affection de ses proches, Joseph Ambourouet Avaro était l’heureux papa de trois merveilleux fils et de trois merveilleuses filles ainsi que l’époux, depuis le 17 septembre 1977, de Kavio Mpaga avec laquelle il eut deux de ses six descendants : Achille Rebela Ozoua Ambourouet Avaro et Michael Ronombigoua Ambourouet Avaro respectivement nés en 1975 et 1976. Il avait déjà été père à quatre reprises avant son mariage à l’état civil.

En 1965, vient au monde Patricia Ambourouet Avaro et en 1967, c’est la naissance de Anne Elizabeth Ngwiwenga dont la mère était britannique. Il fut aussi le géniteur de Suzanne Nkolo Ambourouet Avaro née 1973 et de Yves Mbanié Ambourouet Avaro né en 1975.

Pour lui rendre un hommage intemporel, un foyer de l’Université nationale du Gabon dénommé aujourd’hui Université Omar Bongo porte son nom et est même doté de salles de conférences. L’ancien Lycée d’état de Port-Gentil, ville où il fut conçu, a été rebaptisé Lycée Joseph Ambourouet Avaro (LJAA) pour immortaliser la mémoire de ce digne fils et émérite du Gabon et plus particulièrement de Port-Gentil, dont les jours sur terre ont été tellement moindres.


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