Gabon : Un journaliste piégé puis interpellé par le B2, la HAC jetée à la porte... vive la presse !
Dans un pays où le délit de presse est officiellement dépénalisé, un journaliste peut-il encore être cueilli via des moyens tortueux par les services de contre-ingérence, gardé à vue au secret et laissé sans explication plus de 24h durant ? L’affaire Roland Olouba Oyabi, directeur de la publication du média Gabon Mail Infos (GMI), donne une réponse glaçante à cette question. Interpellé jeudi 15 janvier aux environs de 11 heures, il a passé la nuit dans les locaux de la Direction générale de la contre-ingérence et de la sécurité militaire (DGCISM), le fameux B2, sans qu’aucune information officielle n’ait été communiquée sur les motifs exacts de sa privation de liberté.
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La scène a tout d’un traquenard. Selon les premiers témoignages, le journaliste a reçu un appel téléphonique lui donnant rendez-vous dans la zone du carrefour Awendjé pour une couverture médiatique. Par prudence, il se fait accompagner par un confrère et collaborateur, Randy Louba. Une fois sur place, un deuxième appel de son mystérieux contact vient confirmer sa présence. Quelques minutes plus tard, des éléments de la DGCISM surgissent, investissent le véhicule des deux hommes, se présentent et les conduisent tous deux au B2 à Akébé. Aux alentours de 14 heures, Randy Louba est autorisé à repartir. Roland Olouba, lui, reste derrière les grilles de la contre-ingérence militaire. Motif officiel : aucun. Silence total.
Une HAC humiliée devant les services de sécurité
Plus troublant encore, la Haute autorité de la communication (HAC), censée être l’organe de régulation et de médiation en matière de médias, s’est vue sèchement renvoyée à la porte. Informée de cette interpellation, une délégation de la HAC s’est présentée au B2 ce vendredi pour s’enquérir des faits reprochés au journaliste, rapporte GabonActu. Non pas pour « couvrir » qui que ce soit, mais pour remplir sa mission institutionnelle : comprendre, documenter, rassurer, répondre aux sollicitations de ses pairs et partenaires internationaux qui, à chaque arrestation de journaliste, se tournent vers elle pour obtenir des informations fiables.
Le patron de GMI, victime des méthodes de travail du B2
Résultat : la délégation aurait été accueillie avec mépris, éconduite sans la moindre explication, contrainte de quitter les lieux bredouille. Un camouflet institutionnel. L’épisode envoie un signal limpide : la HAC, déjà critiquée pour sa frilosité, apparaît désormais comme une institution ouvertement méprisée par certains services de sécurité, incapable d’accéder à un simple début d’information sur le sort d’un professionnel des médias placé en garde à vue. La dépénalisation du délit de presse ressemble, dans ce contexte, à un affichage juridique vide de contenu made in Ve Republique.
Une contre-ingérence qui s’improvise “police de la pensée”
Officiellement, nous sommes dans la Ve République, avec une nouvelle Constitution, une promesse de rupture et un discours récurrent sur l’État de droit. Dans la pratique, la DGCISM – un service de contre-ingérence militaire – trouve visiblement le temps d’organiser un dispositif pour interpeller un journaliste, le priver de liberté et garder le flou sur les griefs réels. On n’est plus dans la simple audition, mais dans une mise à l’écart orchestrée, qui donne à penser que la « sécurité » sert de prétexte fourre-tout pour museler des voix jugées dérangeantes.
Les rares éléments qui filtrent laissent penser que cette interpellation pourrait être liée à un article qualifié de « tendancieux » intitulé « La grève serait-elle devenue un business des fang, au détriment de l’école et de la République ? », publié par Gabon Mail Infos. Cet article publié le 8 janvier avait déjà valu à Roland Olouba une convocation devant la HAC, où il devait s’expliquer sur le contenu de son travail. En clair : le dossier était déjà entre les mains du régulateur légalement compétent. Pourquoi, dès lors, faire intervenir la contre-ingérence militaire, sinon pour envoyer un message intimidant à la profession ?
Harold Léckat hier, Roland Olouba aujourd’hui : une mécanique bien rodée
L’affaire Roland Olouba n’est pas isolée. En octobre 2025, Harold Léckat Igasséla, directeur de la publication de Gabon Média Time (GMT), avait lui aussi été interpellé dans des conditions opaques avant d’être placé sous mandat de dépôt à la prison centrale de Libreville cinq jours plus tard. Là encore, la communication officielle avait été minimale, la procédure marquée par une impression de confusion volontaire et de pression assumée sur le média concerné.
Ces affaires, mises bout à bout, dessinent un inquiétant paysage : les services de sécurité s’arrogent un droit de regard direct sur la presse, sans passer par les mécanismes classiques de régulation dont la HAC ou les procédures transparentes prévues par le droit. On interpelle d’abord, on explique éventuellement plus tard – ou jamais. La justice, censée être le dernier recours, intervient souvent en bout de chaîne, comme pour entériner une situation déjà verrouillée par l’appareil sécuritaire, comme l’a justement rappelé à juste titre ce jeudi le procureur général Eddy Minang.
Une Ve République en porte-à-faux avec ses propres engagements
Dans un pays où le délit de presse est dépénalisé, priver un journaliste de liberté sur la base d’un article controversé devrait être l’exception absolue, encadrée par des règles strictes, motivée par des faits graves et clairement communiqués. Ici, tout est inversé : la privation de liberté précède l’explication, la contre-ingérence devance le régulateur, l’opacité l’emporte sur la transparence. Le message envoyé à la profession est limpide : la marge de manœuvre existe sur le papier, mais la ligne rouge est définie par des services qui n’ont de comptes à rendre à personne.
La Ve République d’Oligui Nguema se voulait celle de la restauration institutionnelle et de la refondation. Elle donne aujourd’hui le spectacle d’un régime où la liberté de la presse reste fragile, conditionnée au bon vouloir d’appareils sécuritaires qui n’hésitent pas à ignorer une autorité constitutionnelle comme la HAC. Tant que les interpellations de journalistes se feront dans cette opacité, tant que les services de contre-ingérence se permettront de traiter le régulateur comme un intrus, la promesse de rupture ne sera qu’un slogan. Et chaque garde à vue de journaliste deviendra un test – raté – de plus pour l’État de droit au Gabon.
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